Tellement de joies et une telle peine

L’année qui s’achève, il faut le dire, a été pour Sixième Son une année formidable, mais il y a cette blessure.
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Je n’aurais pas pu en rêver, tellement c’était bien : les projets, les clients, les musiques qui ont pavé cette année 2022 ont été une telle source de joies et d’enseignements. Chez moi, l’un ne va jamais sans l’autre. C’est bien au-delà de ce que j’étais en mesure d’imaginer quand j’ai créé cette agence et ce métier il y a bientôt 28 ans.

Je me pince quand je vois toutes ces marques, petites et grandes, en France et hors de France, que nous avons mises en musique. J’ai entendu cette année des compliments de nos clients qui m’auraient fait pleurer si la peur du ridicule ne m’avait rattrapé in extremis par le col.

Et il y a cette peine…

Ce qui m’a donné des ailes cette année, ce qui m’en donne encore, c’est ce sentiment que jamais notre liberté de pensée, notre créativité, notre sens de la marque, notre volonté de la faire réussir, jamais cela n’a été si bien mis à profit, tellement utilisé et aussi utile. Et pourtant, la première chose qui domine ce drôle de bilan de 2022 est la peine.

La perte de Julien. Depuis quelques temps déjà, Julien avait quitté l’agence pour se soigner. Il y a tout Julien dans ce coup de fil qu’il me passât alors. La voix légère, souriante, le ton ne colle pas à la gravité de ce qu’il m’annonce. C’est sa forme de pudeur à lui. Est-ce que j’ai bien compris ? Oui. Il est malade, et la maladie en est à un stade avancé.

Julien et moi avons grandi ensemble.

Nous étions deux plantes en devenir quand nos chemins se sont croisés. Alors, chacun est devenu comme un tuteur pour l’autre. Nous étions engagés à ce que l’autre pousse fort et droit. Croix de bois, croix de fer. Notre complicité était d’abord créative. Je n’ai jamais eu peur de lui dire ce que j’entendais, ce que je voulais, ni de lui faire écouter même une esquisse pourrie que j’avais composée en deux minutes sur le bout d’un piano. Ses projets « bon ben j’ai aussi tenté ça au cas où », je les attendais et il savait que je savais.

J’écoutais avec délectation. Il écoutait avec fascination.

Lui n’avait plus peur depuis bien longtemps de me dire mes quatre vérités. Qu’il ait trouvé les mots ou non, il savait que je savais, ses intentions étaient toujours les bonnes.

Et moi je lui disais quand son esprit prenait un peu trop le large, au point que l’équipe ne l’avait plus en vue ! On en ressortait grandis, et l’un et l’autre. Il déminait mon terrain, je déminais le sien, chacun le faisait autant qu’il le pouvait. Mes idées débiles n’étaient jamais débiles pour lui et il était un formidable accoucheur.

Son côté foutraque m’attendrissait bien plus qu’il ne m’agaçait.

Mon côté « peur de rien » l’amusait et l’apaisait. On se faisait un bien fou et on en rigolait, parce que, quand même, ce n’est rien que de la musique.

Un jour, je lui ai dit qu’il me rendait moins bête, et il m’a répondu que je le rendais moins flippé de la vie.

Je n’ai pas été moins bête sur cette histoire, je n’ai pas vu la fin venir.

Il a fallu que je me penche sur ce cercueil et que je lise et relise le nom gravé sur une petite plaque de métal qui s’y trouvait vissée. Oui, lire son nom m’a abruti autant que cela m’a réveillé. Je n’ai rien compris. Qu’y a-t-il d’ailleurs à comprendre ? C’est jeune, 48 ans, pour voir sa vie bouleversée par la maladie. Aujourd’hui, je vois le visage de Julien 15 fois par jours quand je passe mes coups de fil. Il est dans mes Favoris et n’est pas prêt d’en sortir. Quel dommage. Julien était un bijou, un génie et un mec bien. Il a formé tellement de Sixième Sonniens, qu’on n’est pas près de l’oublier : son héritage prospère, sous nos yeux tous les jours, et dans vos oreilles chaque jour également.

Quelle chance aussi d’avoir partagé tant de choses avec lui !

La complicité créative n’était pas tout. Quand nous avons compris que l’avenir devait se croquer à pleines dents et que personne ne nous empêcherait de mener notre barque, nous sommes partis comme des gamins à l’aventure. Ce qui nous semblait bien, nous l’embrassions sans nous refreiner. Rien n’a été fait avec morosité.

Tout avec passion, avec plaisir, avec élan.

Nous avons fumé et bu de l’excellent Cognac dans le sous-sol d’un hôtel faussement luxueux de Casablanca en parlant de notre amour de la musique et de l’importance de la note impromptue. Nous sommes allés ensemble à la conquête de l’Amérique.

Et puis un jour...

New York sans dormir pendant 2 jours, c’est chouette.

En pensant qu’un demi-litre de Gin Tonic servi à votre place dans un show de Broadway, c’est bien mais c’est vicieux. Nous avons marché des heures dans les rues de Moscou, de jour comme de nuit, en remerciant le ciel de nous avoir fait naître doués pour le bonheur et pour la liberté. Nous avons déjeuné à la table de David Gilmour, à son invitation, en nous pinçant trop de fois et surtout quand le Maître parlait de « la rare qualité » de notre travail.

Nous avons aimé et ri, nous avons passé du bon temps et je crois que nous en avons donné.

Nous avons toujours fait de notre mieux, en restant à notre place, mais en aimant passionnément cette place. C’est ce qui est devenu la culture de notre agence, c’est ce qui a construit sa colonne vertébrale.

Et c’est drôle, un autre fait marquant de l’année, sans rapport avec Julien, me ramène à lui, à cette culture que nous avons construite. Lorsque Julien a fêté ses 20 ans de Sixième Son, je lui ai demandé pourquoi, à son avis, Sixième Son avait ce succès. Il avait les idées claires, il y avait réfléchi. Il m’a expliqué que selon lui ce n’était pas seulement qu’on faisait bien les choses mais plutôt parce qu’on avait cette capacité de s’adapter à tout en prenant du plaisir. Et puis nous en avions parlé plusieurs fois d’ailleurs : notre liberté d’esprit et notre exigence créative ne s’achèteraient pas. Et justement, l’un de nos concurrents vient d’être racheté. Les CV que nous recevons témoignent du coup d’arrêt que cela a porté à sa dynamique.

C’est cruel et spectaculaire.

Cela nous rappelle que nos métiers ne tiennent que par ceux qui les font. Nous sommes assis sur un château de cartes où chacun a une place qu’il tient et peut tenir longtemps à condition d’être aimé, respecté, écouté et finalement heureux. Je ne me réjouis pas que ce concurrent entre à ce point dans une zone de turbulences. Un bon concurrent qui devient moins performant, c’est un métier moins bien porté et qui réussit moins. Non, cela ne me plaît pas.

À la fin de chaque année, Julien, curieux ou inquiet, sans doute un peu les deux, venait me demander comment serait l’an prochain. Ça lui aurait fait plaisir, et, je vous l’annonce, l’année 2023 sera riche en beaux, très beaux projets

Passez tous de belles fêtes, une belle année.

Aimons-nous, célébrons-nous, inventons-nous, profitons du temps qui file et des gens qu’on aime…

Photo de Jordon Conner sur Unsplash

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